La Verna (64) – « … la nuit d’une colossale caverne. »


« Et soudain ce fut l’apothéose. Dans le vacarme assourdissant de la cataracte qui à leurs côtés s’élance dans le vide et disparaît, les trois hommes sont brusquement arrêtés au bord d’une immense et totale obscurité. Leurs puissantes lampes la tâtent en vain : devant, rien, à gauche, rien. Rien à droite, rien au dessus, rien au dessous. C’est hallucinant !
Une idée folle traverse l’esprit de Jimmy Théodor : la montagne a été entièrement traversée, et ils viennent d’émerger à l’extérieur, en pleine nuit… Il lève la tête, scrute le ciel. Mais nulle étoile n’y luit…
« Dis, Georges…, quelle heure est-il ? »
Il n’est que 6 heures et demie du soir. Au mois d’août, le soleil est haut encore. Cette nuit, c’est toujours la nuit souterraine, c’est la nuit d’une colossale caverne.
 »

Magistralement racontées par Haroun Tazieff dans « Le gouffre de la Pierre Saint Martin », la découverte en 1953 de la salle de la Verna marquait l’aboutissement de la première époque de l’exploration du gouffre mythique, dans lequel Marcel Loubens avait trouvé la mort un an auparavant. A l’époque c’était le record du monde de profondeur et c’était aussi la plus grande salle souterraine connue : 250 mètres de long, 230 de large et presque 200 mètres de haut. Aujourd’hui la Verna est toujours le plus grand volume souterrain français, le 10è mondial. Deux fois la hauteur de Notre Dame de Paris, la salle dans laquelle il y a quelques années l’école polytechnique a fait voler une montgolfière. Le royaume de la démesure – juste inconcevable pour ceux qui y accédaient pour la première fois.

Aujourd’hui c’est donc ici, au village de Sainte-Engrâce au Pays basque, avec Jean-François Godard qui a conduit le projet d’ouverture au public et qui naturellement dirige le site aujourd’hui, que j’ai rendez-vous. J’ai aussi pratiqué la spéléo dans la région et c’est en terrain connu que j’avance. Nous ne perdons pas de temps et partons dans son 4×4 pour l’entrée du tunnel. Sur le chemin, il m’explique que l’ouverture au public a été permise par l’existence d’un tunnel percé (presque tout droit) à la fin des années 50 par EDF dans le but de capter la rivière pour en utiliser l’énergie. Ce projet a bien été mené à terme, mais seulement cinquante ans plus tard par la SHEM, filiale de GDF SUEZ. En parallèle de ces aménagements, les communes en charge ont fait appel aux spéléologues pour l’étude de la faisabilité d’une ouverture au public. L’histoire est évidemment longue, mais jusqu’à aujourd’hui ce sont ces spéléologues, par l’intermédiaire d’une SASU (société par actions simplifiée unipersonnelle), qui gèrent le site touristique. Depuis la visite d’une heure jusqu’à la grande aventure d’une journée complète, selon la formule choisie, c’est à la porte de la Verna qu’il faut frapper. Aujourd’hui nous ne disposons que de trois heures pour voir et photographier, ce qui limitera notre circuit à la grande salle.

Après une vingtaine de minutes, nous y sommes. La cabane des spéléos, l’entrée du tunnel dont sort un courant d’air qui laisse augurer du volume qui se cache derrière, et les 600 mètres de tunnel. Avec le vent, le ressenti est bien en deçà de la température de 6°. Un virage à angle droit, puis un second, qui témoignent des aventures topographiques d’EDF, et nous arrivons. Jean-François ménage son effet et nous sommes dans le noir complet. Puis progressivement il éclaire la salle. C’est indescriptible, gigantesque. 94m de profondeur au pied du balcon où nous nous trouvons, la voûte encore 100 m au dessus. C’est très bien pour le photographe que cela soit éclairé : photographier un tel volume dans des conditions normales demanderait une bonne journée de travail à une équipe entraînée. Aujourd’hui, seul et en quelques minutes, je pourrai même tenter un panorama.

Alors, c’est grand, et qu’est-ce qu’on y voit ? Pour le géologue, c’est d’abord la magnifique discordance hercynienne. Discordance, kesako ? Une discordance est un contact « anormal » entre deux ensembles rocheux, l’un s’étant déposé à l’horizontale sur un autre qui était penché. Comment est-ce que cela se produit ? Il faut du temps!
1- Des sédiments se déposent en couches horizontales (généralement au fond de la mer) et se transforment en un premier ensemble de roche ;
2- la mer se retire, une chaîne de montagnes se forme, plissant les roches du premier ensemble, qui ne sont donc plus horizontales;
3- la chaîne de montagne est érodée
4- la mer revient et le deuxième ensemble se dépose à l’horizontale, donc en « discordance angulaire » par rapport au premier.
En passant les péripéties qui ramènent tout ce petit monde à la surface où nous pouvons le voir mieux qu’à la télé, c’est donc une observation géologique de première importance. Ici, la discordance est dite hercynienne, car les premières roches sont de l’ère primaire et ont été plissées par la chaîne de montagnes hercyniennes, il y a plus de trois cents millions d’années. Au dessus, ce sont les calcaires du Crétacé supérieur qui se déposent plus de 250 millions d’années plus tard. La majorité des karsts du célèbre Massif de la Pierre Saint Martin se développent à la limite entre ces calcaires du crétacé et le socle sur lequel ils reposent : l’eau s’enfonce dans le calcaire, puis est bloquée par des roches non solubles. C’est à ce niveau que se forment les rivières souterraines. Dans la salle de la Verna, la discordance hercynienne se suit le long de toute la paroi et arrive jusqu’au captage hydroélectrique, où elle est magnifiquement visible.

Il y aurait encore beaucoup plus à dire, par exemple sur l’hypothèse de la formation de la salle par effondrement il y a 200 000 ans, mais je vais arrêter ici pour ce soir. Sachez juste que si la Verna ne rentre pas dans les canons de beauté des grottes pour la finesse de ses concrétions, elle a une âme unique, une très grande âme. C’est un site absolument majeur pour qui veut ressentir la puissance des éléments naturels. Et définitivement incontournable pour mon livre. Merci beaucoup, Jean-François, pour ton accueil et à très bientôt j’espère.

Salle de la Verna, Pyrénées-Atlantiques, France

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Salle de la Verna, Pyrénées-Atlantiques, France

Salle de la Verna, Pyrénées-Atlantiques, France

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Pas facile de se représenter un tel volume. Essayez de retrouver les mannequins pointés par des flèches!
Salle de la Verna, Pyrénées-Atlantiques, France

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2 réactions à La Verna (64) – « … la nuit d’une colossale caverne. »

  1. michel boulesteix a écrit:

    Quelle différence de compte-rendu entre quelqu’un qui connait tes  » antériorités  » professionnelles, photographiques,techniques, et ta dernière visite où le seul intérêt est personnel pour la personne qui gère le site! Entre parenthèses, tu devrais tenir compte d’une telle non coopération… pour ne pas mentionner dans ton livre un espace ainsi  » exploité « … Cette fois, malgré les problèmes de temps, tu as eu la possibilité de bien situer ta visite, avec tes connaissances générales qui facilitent les choses. Bon dimanche!

  2. Laurent a écrit:

    Très intéressant article, merci Damien !

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