Les grottes d’Isturitz et d’Oxocelhaya (64) – Le supersite


Rentré le soir du 8 avril à la maison, je n’ai pas écrit ce billet à l’époque. C’est donc encore à distance dans le temps que je rattrape mon retard. Isturitz et Oxocelhaya sont deux grottes initialement distinctes reliées entre elles par un tunnel lors de l’aménagement en 1953. Autant le dire tout de suite, elles forment un fantastique complexe géologico-archéologique : volumes, concrétions, polyphasage, mobilier préhistorique sur près de 80 000 ans, gravures, peintures, la richesse de la visite est à couper le souffle. Ce blog n’a pas pour vocation d’être exhaustif et c’est tant mieux !

Pour ce deuxième matin dans le Pays basque, j’ai été reçu sur le site par Katharina Brusseau, d’origine allemande, qui s’est installée dans la région et travaille ici depuis presque dix ans. Etant personnellement domicilié depuis quelques années à Hambourg, le contact avec Katharina a été très facile et je la remercie beaucoup pour son aide précieuse tout au long de cette journée. Les grottes sont privées et appartiennent depuis plusieurs générations à la famille Darricau, qui depuis l’origine a encouragé et organisé les recherches dans les grottes, les a aménagées, a obtenu le classement Monument historique, protège et fait toujours vivre la recherche. Je n’ai pas rencontré Joëlle Darricau mais je la remercie pour son autorisation et son aide dans l’organisation de la journée.

Bon, ce site fantastique, alors… Durant l’ensemble du Paléolithique, la colline de Gatzelu où se trouvent les grottes a constitué ce que les préhistorien appellent un site d’agrégation, ou « supersite ». C’est à dire qu’elle a constitué un lieu de passage et d’échange pour les populations paléolithiques en déplacement. Elle est située à la croisée de deux grands axes de migration : nord-sud, entre le territoire français et la péninsule ibérique et est-ouest, pour les migrations le long de la chaîne des Pyrénées, entre atlantique et Méditerranée. Des collines accueillantes au pied des premiers sommets pyrénéens, une rivière qui concentre les migrations des populations animales, des cols accessibles, la proximité de l’Atlantique : la quantité et la diversité exceptionnelles de l’origine des objets lithiques retrouvés montre que des populations venues de plusieurs centaines de kilomètres se sont croisées ici. Industriellement et artistiquement, Isturitz constitue une véritable plaque tournante, notamment entre la Dordogne et les Cantabres (Espagne du nord).

Maintenant la visite. Pour la partie peintures (Oxocelhaya), la galerie n’est accessible qu’une fois par semaine, sur réservation.

– L’entrée s’effectue par la grotte d’Isturitz, par un ancien porche, ouvert au sud et qui a montré des traces d’occupation très anciennes, depuis Néanderthal. Suite à son effondrement à la fin de l’Aurignacien, c’est l’autre entrée (nord, salle suivante, actuellement bouchée) qui sera utilisée postérieurement. Ici des sépultures de l’Age du Bronze partiellement dégagées dans les remplissages datent la fin de l’utilisation de la grotte. Les ossements humains sont parfaitement identifiables et troublants. Dans la première grande salle, la salle Saint-Martin, est visible un vaste chantier de fouilles qui recoupe des couches archéologiques depuis le Moustérien jusqu’au Magdalénien. Ces fouilles ont commencé dès le début du XXè siècle et les milliers d’objets trouvés ici ont largement alimenté les collections du musée de Saint-Germain-en-Laye. Elles se poursuivent encore aujourd’hui.

– En quittant cette salle, un couloir mène vers la « grande salle » qui s’ouvrait au nord. Je passerai sur les éléments d’hydrogéologie, mais la vue de la gigantesque stalagmite au centre, ré-érodée par l’eau ferait frémir plus d’un karstologue. Ici, Katharina se livre à une véritable mise en scène de la grotte, faisant imaginer les bruits de silex qui s’entrechoquent. Au Paléolithique, la salle était ouverte sur l’extérieur par un vaste porche qui laissait rentrer le jour sur plusieurs dizaines de mètres et permettait aux hommes, une fois n’est pas coutume, de vivre sous terre. Plusieurs ateliers de taille ont été retrouvés et il faut imaginer plusieurs dizaines de personnes travaillant en même temps autour de plusieurs foyers qui ont été mis à jour. Est-ce que les chocs des silex se faisaient en rythme et étaient accompagnés de musique ? Rien ne le prouve, mais rien ne dit le contraire. Et Katharina s’engouffre dans ce champ du possible pour jouer sur une réplique des flûtes en os d’oiseaux qui ont été découvertes ici et ont participé à faire la réputation du site. C’est aussi dans cette salle qu’est visible le fameux pilier qui porte les bas reliefs de cervidés, et d’un glouton. Entre gravure et sculpture, la 3D et la perspective sont bien présentes et la finesse des détails représentés est absolument saisissante.

– Puis nous descendons les escaliers qui descendent vers la grotte d’Oxocelhaia (tunnel artificiel). Ici, une fois par semaine est visitable la galerie Laplace, dans laquelle sont notamment visibles les peintures du « bison renversé » dont le dos se fond dans le relief de la paroi (visible avec un peu de bonne volonté), et d’un cheval. Puis dans les galeries qui mènent vers la sortie, de nombreuses traces d’hématite sont aussi visibles. Enfin, les dernières salles, majestueuses, scintillent de calcite. S’il restait de la place pour s’extasier, elles mériteraient beaucoup plus de commentaires… Nous y faisons tout de même quelques images.

A la sortie des grottes, un petit musée, qui mériterait d’être modernisé, raconte l’essentiel des découvertes réalisées sur le site et montre quelques répliques des pièces les plus importantes. Pour conclure, c’est facile : depuis le Paléolithique, les grottes d’Isturitz et d’Oxocelhaia sont absolument incontournables.

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4 réactions à Les grottes d’Isturitz et d’Oxocelhaya (64) – Le supersite

  1. desgrippes bernard a écrit:

    Fabuleux! Grace à toi, Damien, je découvre un patrimoine souterrain insoupçonné et un vocabulaire scientifique riche, approprié, superbe , imagé parfois, évidemment en décalage complet avec celui de ma vie quotidienne. Bravo et merci l’artiste!

  2. boulesteix michel a écrit:

    Malgré les conditions difficiles pour faire les photos( temps en particulier), les résultats sont très intéressants. Ce qui serait bien, me semble-t-il, ce serait que tu évalues comparativement les lieux pour inciter à faire des choix de visites percutants.
    Comme tes visites incitent à la connaissance des lieux, l’évaluation globale serait un facteur facilitant les choses.

    Bon courage à toi! et continue encore longtemps comme ça…

    • damien a écrit:

      Merci Michel. L’évaluation globale sera au programme du guide à paraître au printemps prochain aux éditions Ouest-France (faut bien manger).

  3. Laurent a écrit:

    Magnifique site et magnifique travail de documentation. Merci Damien ! (Quel boulot…)

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